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Articles et résumés de lectures

 

Rencontre avec Jacques Rancière

 

Le maître ignorant

Cinq leçons sur l’émancipation intellectuelle

Rencontre avec Jacques Rancière

Prologue

Introduction

Rencontre avec Jacotot (1770-1840)

La mort du système explicateur signerait-il la fin de mon monde ancien ?

Le réveil

Je suis prêt à poursuivre l’aventure ranciérienne

L’apprentissage chaotique

Bibliographie

Prologue

Du haut de la pointe des pieds, Isabelle était parvenue à extirper de la masse de manuscrits entassés dans un vieux meuble, un opuscule philosophique. Tous ces livres de vie, de science et d’esprit, étaient entassés là sans aucun ménagement depuis de nombreuses années, par le seul gré de son insatiable gourmandise de savoirs.

La pauvre armoire peinait à voir. Gondolée de partout, elle grinçait de tous ses gonds et la patine sur le derme de son bois déverni, m’évoquait les bibliothèques d’antan qui sucraient mes souvenirs au point que je puisse encore aujourd’hui, adopter l’intention vertueuse du « Goût des autres » (Truong, 2015) . Puis, d’un geste peu convaincant, Isabelle avait épousseté du dos de sa main droite le livret qu’elle m’avait tendu ensuite, comme l’on rompt le pain de la cène dans la tradition protestante (Lienhard, 2003). Elle avait pour ainsi dire, dans le fond des yeux, cette jubilation heureuse de la pasteure qui du bas de sa chaire, vous délivre une parole performative et émancipatrice, Fiat lux et facta est lux : « Que la lumière soit, et la lumière fut ».

Et, il en fut ainsi.
En effet, par sa seule parole agissante matérialisée par ce geste de don que Rancière explora majestueusement dans son ouvrage la « Parole muette » (Rancière J. , 1998) Isabelle me fit malgré moi, spectateur émancipé de l’autre scène moins sacrée qu’elle venait de jouer sans mots dire. J’étais désormais, en pleine « capacité de voir ce [qu’elle]voit et de savoir quoi en penser et quoi en faire » (Rancière J. , 2008).

Je lui ai souri.

Elle m’a souri.

On a compris qu’on savait qu’on savait.

Puis, elle s’est assise en face de moi. De cette distance, je pouvais lire dans les pattes d’oie que dessinaient les battements des paupières au coin de ses yeux, la satisfaction du maitre émancipateur, pis, celle plus déconcertante du maitre ignorant.
C’est là que je fus décontenancé par ce postulat libéral consistant à établir un rapport d’égalité entre elle, Maître de conférences reconnue par ses pairs, et moi, piètre aspirant chercheur inconnu au bataillon de ceux qui cherchent. Rancière avait anticipé ce paradoxe et l’avait exprimé ainsi : « Passe encore d’entendre qu’un savant doive se dispenser d’expliquer sa science. Mais comment admettre qu’un ignorant puisse être pour un autre ignorant cause de science ? » (Rancière J. , Le maître ignorant – Une aventure intellectuelle, 1987).
Tel semblait être elle et moi, le défi proposé à notre collaboration à l’entame de ce nouveau voyage vers le savoir.

Mots clés : Maître, émancipation, éducation, élève, disciple, savoir

 

Introduction

Les mains religieusement posées sur le volet clos de mon ordinateur portable, je restais pensif pendant de longues minutes. Inanimé. Cloîtré dans l’ombre silencieuse de mon bureau, j’observais les éclaboussures lumineuses des phares de voitures sur la baie vitrée de ma fenêtre. Elles dessinaient des silhouettes blanches et frêles sur le reflet de mon visage inerte dans la glace. Je me délectais de l’humeur de cet instant. C’était une curieuse heure de la nuit où ne ridait aucun autre souffle que celui de mes deux filles endormies. Tandis que je divaguais à la lueur de mes lectures récentes, une partie de ma vie s’échappa par les trous de ma mémoire. Je distinguais encore mieux, l’image feutrée du visage d’Isabelle devant sa bibliothèque, me tendant l’œuvre de Rancière. Sur sa couverture en papier matte, étaient négligemment représenté en couleur sépia, un jeune écolier en tablier d’époque, coincé sur le rebord d’une composition graphique inesthétique et hasardeuse, de surcroit, saturée de typographies incomplètes et de portions d’images fugaces. Autant dire, une injure faite à Rancière qui avait pour le beau une appétence indéniable…

Après de longues tergiversations sensibles dans cette vision brumeuse, je revins à moi, dans la matérialité de ma présence en pleine conscience de mon existence. J’ouvris la fenêtre pour quêter un peu d’air frais.  Ce qui fut fait et me fit du bien. Puis, je rangeais sur l’étagère brinquebalante d’un meuble Ikéa – sans doute mal monté – mais ragaillardi par l’insolence de son utilité, ce fameux livre prêté quelques heures plus tôt : Le maître ignorant (1987) de Jacques Rancière. C’était m’avait-elle dit, un guide pour aiguiller mon regard vers son émancipation. Était-ce vrai ?

Rencontre avec Jacotot (1770-1840)

Pour être complètement franc, les premières lignes du récit du Professeur Jacotot rapportés par Rancière dans cette monographie, m’avaient provoqué des spasmes en bouffées d’ardeur tels que je ne pus, plus longtemps retenir en mon fort intérieur, l’éloquence déconcertante de ces écrits déposés sur mon esprit ébahi au point que j’aille tout de go vous les repartager : “il faut renverser la logique du système explicateur. L’explication n’est pas nécessaire pour remédier à une incapacité à comprendre. C’est au contraire cette incapacité qui est la fiction structurante de la conception explicatrice du monde. C’est l’explicateur qui a besoin de l’incapable et non l’inverse, c’est lui qui constitue l’incapable comme tel. Expliquer quelque chose à quelqu’un, c’est d’abord lui démontrer qu’il ne peut pas le comprendre par lui-même. Avant d’être l’acte du pédagogue, l’explication est le mythe de la pédagogie, la parabole d’un monde divisé en esprits savants et esprits ignorants, esprits mûrs et immatures, capables et incapables, intelligents et bêtes. Le tour propre à l’explicateur consiste en ce double geste inaugural. D’une part, il décrète le commencement absolu : c’est maintenant seulement que va commencer l’acte d’apprendre. D’autre part, sur toutes les choses à apprendre, il jette ce voile de l’ignorance qu’il se charge lui-même de lever. Jusqu’à lui, le petit homme a tâtonné à l’aveuglette, à la devinette”. (Rancière J. , 2008, pp. 15-16).

La radicalité de la thèse et la véhémence de sa tonalité m’avaient dans un premier temps stupéfait, me laissant pantois, sur le rebord de mes certitudes. Je tanguais donc entre d’une part, l’intuition de cette proposition philosophique que je voulais embrasser pour son audace et son esthétique.

Et d’autre part, pour la forme plus narrative qui établissait un rapport pertinent entre le maître explicateur désavoué par Rancière dans son acception abrutissante (Rancière J. , 2008, p. 25) et la vision plus optimiste de Jerome Bruner qui dans son essai consacré à L’éducation, entrée dans la culture (Bruner, 1996, pp. 163-185), établissait la fonction du récit comme constituante de la réalité de l’expérience humaine – soit par extension – de l’impérieuse nécessité d’une médiation éducative qui suppose l’acte de narration, que d’aucun comme moi pourrait peut-être trop hâtivement, qualifier d’explication métaphorée. Claude Le Manchec, ne s’embarrassera pas lui des mêmes prudences que moi pour valider le statut dominant du raconteur d’histoire envisagé dans ce syllogisme, comme le maître omniscient devant son public ignorant. Ainsi peut-il affirmer sans ambages que : « Raconter une histoire engage une mise en forme globalisante et totalisante même si le narrateur ne dit jamais tout, choisit les actions mises en scène, organise et oriente son propos ».

La verticalité de cette dialectique narrative ne laissait que peu d’espace à l’ambition émancipatrice et égalitaire du discours ranciérien que je voulais saisir par l’offrande livresque qui m’avait été faite.

Je me retrouvais plongé dans un magma dichotomique : prisonnier d’un côté par un l’idéal théorique presque utopique et de la réalité tangible de ma pratique narrative.

N’était-ce donc pas en effet, le synoptique de la transmission des croyances (savoirs) dans nos conceptions culturelles non-sécularisées (société traditionnelle) que ce cher Rancière clouait ainsi aux piloris de sa raison, même si plus tôt il défendit que son émérite professeur Jacotot ne fut point le matérialiste borné qu’on aurait imaginé ? (Rancière J. , 2008, p. 17). Et pourtant, l’esquisse brutale qu’il fit de l’explicateur me renvoyait sans cesse à mon monde allégorisé dans les fables que je raconte, où bêtes ignares et savantes créatures se revêtaient d’attributs caricaturaux pour servir des intrigues à vocation éducatives.

¨Par ailleurs, en conteur averti, je pratique à satiété le funambulisme rhétorique des devinettes, pour mener à tâtons l’esprit de ce qui m’écoute vers l’éveil à la connaissance.

La mort du système explicateur signerait-il la fin de mon monde ancien ?

Comme tout étudiant africain né après les indépendances, j’ai lu et étudié Le monde s’effondre du Nigérian Chinua Achebe (Achebe, 1964). C’était un classique de la littérature africaine post-coloniale enseigné au secondaire. Ce fut d’ailleurs, le premier roman africain moderne à portée mondiale. On y suit la trajectoire d’Okonkwo, un notable de la tribu des Igbos, qui se retrouve prit dans la violence du choc culturel de la colonisation avec l’arrivée des Britanniques au Nigeria. Il va assister à l’effondrement de son monde, de ses représentations sociales, de son système de valeur, de ses croyances et de ses représentations cosmogoniques. Le surgissement de la pensée hellénistique va finir par achever tout ce qui lui restait de perceptions primitives (au sens de premier) et organiques. Mais attention, l’auteur ne cède guère à la paresse idéologique de l’afro-angélisme, tant il dépeint aussi les excès de cette société africaine traditionnelle et conservatrice, engluée dans des pratiques excessives et des archaïsmes discriminants d’un autre temps. Cette lecture à mon adolescence m’avait bouleversé.  Je ne me retrouve pas aujourd’hui dans le même état, mais l’invitation d’Isabelle à déconstruire le modèle du dialogue de Socrate et de Platon, soit du maître et du disciple, chambarde en effet mes propres représentations culturelles. Sans complètement perdre pied, je reconnais la difficulté de l’exercice que je sais pourtant salvateur pour l’émergence d’une autre intelligence. Il me fallait cependant évoquer le souvenir traumatique de cette lecture d’adolescence pour percevoir un peu l’enjeu de l’exercice. Non, mon monde ne s’était pas effondré. Je n’étais entré que dans la créolisation plus complexe d’une autre réalité plus universelle qu’Edouard Glissant esthétisera dans sa pensée du « Tout monde » de cette manière : « J’appelle Tout-monde notre univers tel qu’il change et perdure en échangeant et, en même temps, la « vision » que nous en avons. La totalité-monde dans sa diversité physique et dans les représentations qu’elle nous inspire : que nous ne saurions plus chanter, dire ni travailler à souffrance à partir de notre seul lieu, sans plonger à l’imaginaire de cette totalité. Les poètes l’ont de tout temps pressenti. Mais ils furent maudits, ceux d’Occident, de n’avoir pas en leur temps consenti à l’exclusive du lieu, quand c’était la seule forme requise. Maudits aussi, parce qu’ils sentaient bien que leur rêve du monde en préfigurait ou accompagnait la Conquête. La conjonction des histoires des peuples propose aux poètes d’aujourd’hui une façon nouvelle. La mondialité, si elle se vérifie dans les oppressions et les exploitations des faibles par les puissants, se devine aussi et se vit par les poétiques, loin de toute généralisation » (Glissant, 1997).

Le réveil

Il fallait me ressaisir. Je me suis rabroué les méninges pour retrouver pieds, corps et assise. Je rassemblais tous mes esprits, pour ne plus me perdre plus longtemps dans les errements du rêvasseur. J’ai dirigé toute mon attention sur un soudain geste mécanique qui me vis relever l’écran de mon ordinateur. Blafarde, une lumière avait surgi avec des éclats cruels qui firent pleurer mes yeux. Des pixels en bataille dans le blême d’une lumière froide semblaient se jouer de mes paupières encore restées pliées. J’écarquillais donc péniblement les yeux pour mieux voir le soleil naître au loin dans l’encoignure du cadran de la fenêtre. Inutile. Par réflexe je saisi mes lunettes abandonner sur une pile de feuille et m’empresser de les chausser.

Ah ! Enfin, je pouvais maintenant entendre le vacarme de mon cœur apaisé. Le cycle des battements derrière ma poitrine redécoupait le temps en portions égales et digérables d’unité. Les minutes, puis les secondes apparaissaient maintenant bien moins oppressantes. Puis, rasséréné et satisfait, je m’engonçais dans mon gros fauteuil en cuir synthétique. Je dévisageais un long instant l’écran de veille de mon ordinateur qui baillait d’envie que j’appuis sur le bouton « Entrer ». C’est ce que je fis après un court un instant de suspens et, l’animation du drapeau Microsoft se mit en mouvement.

 

Je suis prêt à poursuivre l’aventure ranciérienne

Par l’incitation intérieure de mes autres lectures, mais surtout la confiance dont m’honorait Isabelle, je m’étais affranchi de ces diktats enfouis profondément en moi et, de toutes ces injonctions à dire comme il le fallait s’estompèrent immédiatement.

Je me refonçais dans mon fauteuil. J’ajustais la distance de l’écran. Je me sentais de plus en plus libre d’écrire comme j’aurais pu rire. Respirer de penser par soi-même, au risque de tâtonner un peu plus longtemps que les autres à qui on aurait tout à l’avance expliqué. Du douillet nid d’où j’avais demeuré, j’étais prêt à m’en détacher. C’est comme si, Isabelle me conduisait au rebord de la haute branche de l’arbre de l’essence qui précède tout existence (n’en déplaisent aux matérialistes). De là-haut, j’irais m’élancer comme un oisillon qui ignore qu’il sait voler et qu’il n’a besoin de personne d’autre que lui pour le savoir. Ainsi donc : l’inné est acquis, il faut juste créer les conditions de l’urgence pour la hâter. Point besoin de méthode, juste s’élancer et faire confiance à ce hasard d’une part et à la volonté d’autre part auxquelles Rancière concerne tout un chapitre à partir de la page 18 de la collection de l’édition de poche.

Je souscris à la théorie mais je luis préfère une perspective plus physicienne.

L’apprentissage chaotique

J’ai toujours aimé la théorie du chaos en mathématique et plus précisément les modalités qui sous-tendent les phénomènes dits de « chaos déterministes ». Toutes les récentes disciplines qui tentent d’établir des prédictions logiciennes comme l’informatique, la météorologie, ou même la philosophie, convoquent toutes cette théorie qui « confronte » les logiques absolues (déterminisme) aux logiques relatives (hasard).

J’ai acquis avec ma petite expérience de père, l’entière certitude que l’éducation d’un enfant procède de ce modèle de système dynamique fort bien illustré par ce double pendule.

Soumis aux absolues de la gravité newtonienne, on peut déterminer leur comportement dans le temps. On sait donc qu’ils finiront par se stabiliser sous la contrainte de la force gravitationnelle.

Cependant, ce qui se passent entre l’instant initial et l’instant final de leur course échappe à cette froide logique absolue et rectiligne. Aucun des trois pendules n’aura le même mouvement du fait d’une instabilité numérique relative au mouvement lui-même.

La vérité révélée par cette expérience, c’est qu’il n’y a pas de hasard que l’on sache reproduire par quelques méthodologies éducatives que ce soit, sinon qu’un hasard Déterministe à approcher à l’expression de sa volonté.

Si donc quand je lance un dé durant une partie de jeu de l’oie, même si j’ignore qu’elle chiffre j’obtiendrais en définitif, j’ai néanmoins l’assurance que mon résultat – quel que soit le nombre de mes lancés de dé- restera compris entre le chiffre 1 et le chiffre 6.

C’est ici une perspective simplifiée et somme toute optimiste de l’éducation à l’aune de cette fameuse théorie du chaos corroborée par l’approche du Professeur Jacotot. Ainsi s’arrêtent pour le moment mes premières investigations que je complèterai par d’autres lectures.

Du récit hypertextuel au récit interactif

L’écriture de récits non-linéaires a souvent fasciné les écrivains. On peut penser à Tristram Shandy (1760) de Laurence Sterne. Ce roman est parsemé d’incitations à une lecture non-linéaire, par exemple :

2

S’il se trouve d’ailleurs des lecteurs à qui il déplaise de remonter si loin dans ce genre de cause, je ne puis que leur conseiller de sauter par-dessus le reste de ce chapitre, car je déclare d’avance qu’il a seulement été écrit pour les curieux et les chercheurs.

La place des contes dans les programmes scolaires

Usages didactiques du conte à l’école et au collège
Les contes merveilleux au lycée général et technologique : un enseignement optionnel
L’étude des contes dans le supérieur : approches littéraire, psychanalytique et didactique
Vers une ouverture des usages du conte dans les programmes scolaires

Pratique du conte

PRATIQUES DU CONTE : REVUE DE LA LITTÉRATURE

Les contes sont depuis quelques années au centre d’un renouveau d’intérêt scientifique. Dans le domaine de la psychopathologie, au croisement des concepts de médiation psychique et de narration, le conte fait l’objet de recherches et de théorisations cliniques et est à l’origine de pratiques thérapeutiques individuelles et groupales novatrices. Dans cet article, nous passons en revue quelques-unes de ces théorisations et approches dont l’hétérogénéité caractérise la nature malléable du conte. En dépit de cette diversité, les auteurs examinés soulignent notamment ses liens avec le sensoriel et l’archa ïque, au carrefour de l’intra- et de l’interindividuel, et son rôle essentiel dans la constitution des processus transitionnels et du préconscient. C’est ainsi que le conte, au même titre que le mythe, doit être considéré comme un moyen thérapeutique particulièrement indiqué pour traiter les pathologies de la (post-)modernité liées le plus souvent à des failles importantes de la symbolisation et pour cela difficilement accessibles à l’analyse traditionnelle.

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