Senghor

« l’émotion est nègre, la raison hellène »

Au moment où il me faut vous livrer les résultats de mes recherches, je me retrouve ici à laisser discutailler les parts de moi qui se chahutent dans un joyeux vacarme intérieur sans pouvoir me décider définitivement…

En effet, si je tends une oreille vers Leopold Sedar Senghor, il se murmure cette rumeur troublante d’a priori: « l’émotion est nègre, la raison hellène »1. En d’autres termes, ma culture africaine me porterait naturellement vers un rendu littéraire plus sensible avec une propension flagrante aux dilations enjouées métaphoriques. Cette sensitivité à fleur d’âme me permettrait d’accéder aux espaces inexplorés des quartiers « Politique de la Ville » qui échappent encore aux chercheurs classiques trop englués dans des approches platoniciennes hiératiques.

 

Tandis que si je tends l’autre oreille vers mon autre culture dont le berceau fut hellène, soit donc plutôt cérébrale et philosophique, je vous livrerais un rendu plus conventionnel, fondé sur une méthodologie universitaire normée, codifiée et éprouvée par la doxa.

En somme, nous dirons que vous avez le choix entre cette part « noire » de moi qui ressent et l’autre part « blanche » qui s’interroge.

La proposition est voulue binaire pour les nécessités narratives car elle me permettra d’introduire une troisième part bien plus prolifique, celle d’Édouard Glissant (1997), c’est-à-dire : Ni Noire ni Blanche, mais plutôt créole.

Bercé toute mon adolescence dans la poétique « senghorienne », qui a façonné mon être sensible dans le terreau de la négritude, je me suis découvert pluriel dans un « Tout Monde » conciliateur. Accompagné par Samuel Nowakowski mon mentor dans ce parcours initiatique, j’ai puisé avec une certaine naïveté réconfortante le nécessaire de créolisation substitutif à cette vision antagoniste « négro-centrée » qui me permet désormais, de mener cette réflexion universitaire débarrassé des atavismes communautaires. C’était un prérequis essentiel à mes investigations.

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1 : Senghor, « ce que l’homme noir apporte » op. cit., p.24

Y suis-je parvenu ?
Bien sûr que non !

La créolisation est un long processus qu’il faut entreprendre conscient de ses différents états d’êtres transactionnels en négociation permanente avec l’identité dominante réputée « universelle ». Pour reprendre les propos de Norbert Elias dans son ouvrage The Established and The Outsiders, (1965) « C’est une expérience particulière que d’appartenir à un groupe minoritaire stigmatisé et d’être en même temps complètement impliqué dans le courant culturel et le destin social et politique de la majorité « stigmatisante».

Je ne renie donc pas tout le courant de la négritude qui m’a permis de résister à la désintégration aliénante de la « bien-pensance » intégratrice du colonisateur. Pour citer dans le même élan Aimé Césaire, c’est en effet « une véritable révolution copernicienne qu’il faut imposer, tant est enracinée en Europe, et dans tous les partis, et dans tous les domaines, de l’extrême droite à l’extrême gauche, l’habitude de faire pour nous, l’habitude de disposer pour nous, l’habitude de penser pour nous, bref l’habitude de nous contester ce droit à l’initiative dont je parlais tout à l’heure et qui est, en définitive, le droit à la personnalité »2.

Je m’ouvre ici au contexte actuel d’un monde plus globalisé où le métissage culturel s’impose comme clé de voûte de la Renaissance des Lumières.

Lumières éteintes depuis que nous avons cessé de rêver, de croire aux possibles impossibles. J’ai emprunté un rêve, ce n’est point le mien, mais je m’en suis saisi comme d’un paravent contre l’incrédulité paresseuse d’un morne monde gavé d’objets insipides. Ce rêve jeté en pixels comme une bouteille à la mer sur les flots du web, c’est celui d’un humaniste numérique naufragé du « Tout monde » : Samuel Nowakowski3. Et tant pis si la référence est aussi volatile que le blog qui la contient, je vous l’offre ici en offrande généreuse en espérant qu’elle germe en vous et produise cette part inextinguible de lumière rallumée.

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2 : Lettre d’Aimé Césaire à Maurice Thorez, Paris, le 24 octobre 1956, rapporté dans De révolution copernicienne et republiée
3 : Les Humanités Numériques représentent les « studia humanitatis » des temps modernes. Elles se situent au croisement des arts, des sciences humaines et de l’informatique. La posture donc du chercheur qui s’y intéresse exige une grande pluridisciplinarité et une appétence particulière pour les beautés protéiformes. Les nombreuses excursions mirifiques sur le blog de Samuel Nowakowski procèdent de ce goût pour l’esthétique de la pensée plurielle et métissée:   https://nowakowski.hypotheses.org/jai-fait-un-reve

J’ai fait un rêve ! J’ai rêvé d’une société dans laquelle l’industrie, l’économie, la démocratie, l’éducation se concevraient en symbiose. Les êtres humains habiteraient des villes végétalisées, parsemées d’oasis plantées de bambous qui épureraient les eaux et produiraient de la biomasse pour une mini-industrie locale. Des fablabs permettaient à tous d’élever leurs compétences, d’apprendre et d’accompagner, mais aussi de réparer les objets plutôt que de les remplacer, en produire quelques-uns sans passer par une industrialisation massive. J’ai rêvé d’une société dans laquelle nous possèderions moins d’objets. 

J’ai rêvé d’un usage mesuré et intelligent d’internet, un internet dont les ressources seraient relocalisées, adaptées aux besoins, qui permettrait de partager véhicules, outils divers et tout appareil à usages intermittents. J’ai rêvé d’un numérique dont les ressources seraient locales, peuplé d’intelligences artificielles accompagnantes, adaptables et bienveillantes.

J’ai rêvé d’une société où louer les téléphones, les ordinateurs et éventuellement les téléviseurs plutôt que les acheter, inciterait les constructeurs à les maintenir en état plus longtemps. 

Une société dans laquelle l’essentiel des biens serait fabriqué à partir des déchets du XXème siècle et de matériaux renouvelables,

 serait conçu dans une économie circulaire pour que la matière circule indéfiniment dans le système de production et serait composé de modules interchangeables et interopérables. 

J’ai fait le rêve d’une société permettant de réduire, réutiliser, recycler, réparer, louer, partager dans une logique d’interconnectivité et de préservation de la diversité, diversité favorisée par l ‘éducation d’un citoyen conscient, éclairé, responsable et capable de rejeter l’emprise des ingénieurs de la Silicon Valley, des publicitaires, des directeurs des médias qui cherchent à les rendre plus vulnérables, influençables et réceptacles d’une pensée standardisée. 

J’ai fait un rêve ! J’ai rêvé d’un monde où, dès leurs premières années, on enseigne aux enfants la coopération, en plus des mathématiques, les humanités numériques en plus de la grammaire et de l’histoire, l’art de communiquer au mieux avec les autres, exprimer leurs besoins et résoudre des conflits au lieu de la compétition et de la contrainte.

 « Lorsque les machines, les ordinateurs et la quête du profit sont plus importants que les gens, le triptyque fatal du matérialisme, du militarisme et du racisme est invincible. » a dit Martin Luther King, dans son sermon prononcé à New York le 4 avril 1967. Aujourd’hui, j’ai rêvé d’une société d’innovation symbiotique.

 

C’est en nowakowkiste converti – C’est-à-dire, en invétéré doux rêveur réveillé sans cesse par les résurgences spasmodiques d’un réel bien pessimiste – que je vais ici vous dire les raisons qui m’ont poussé à promouvoir avec force et foi, l’innovation sociale et numérique dans les quartiers « Politique de la Ville » de l’agglomération nancéenne. Mais avant, il me faut rétablir le pauvre Senghor que j’ai malmené pour les nécessités kafkaïennes d’une pédagogie voulu interpellative, car il est indéniable qu’« on ne devrait lire que les livres qui vous mordent et qui vous piquent. Si le livre que nous lisons ne nous réveille pas d’un coup de poing sur le crâne, à quoi bon lire…» (Franz Kafka à Oskar Pollak, 1904).

L’émotion est nègre signifie en vérité que l’émotion est première, primitive, immédiate, innée, instinctive, viscérale… C’est elle qui nous a fait réagir face aux dangers d’une société en déliquescence tels que les liens inter-catégoriels et culturels s’effritent au vu et au su de tous. Oui ! L’émotion est ce muscle essentiel grâce auquel nait l’intention.

Et, l’intention pour devenir action a besoin d’un minimum de raison car sinon, elle n’est que réaction. On ne construit aucun projet à partir de la réaction. Celle-ci n’est qu’un spasme automatique sans intentionnalité ni pérennité. Pour Nelson Mandela : « Une vision qui ne s’accompagne pas d’actions n’est qu’un rêve. Une action qui ne découle pas d’une vision c’est du temps perdu. Une vision suivie d’action peut changer le monde ».

Nous sommes donc nous tous quelles que soient nos origines sociales et culturelles, en capacité de convoquer la raison helléniste, c’est-à-dire celle-là qui n’est pas immédiate, pas spontanée, pas innée ; celle qui est le fruit d’une réflexion collective et d’une construction collaborative.

Derrière « hellène », on entend Aristote, Platon, Socrate, et je peux même dire avec une certaine gourmandise négrophile amusée : La sagesse de nos grands-parents là-bas au village, cette « raison intuitive »4 senghorienne sécularisée dans des rites et croyances qui irriguent par l’éducation nos « savoirs être ». Ce « bon sens » n’est donc pas l’apanage des « blancs » seuls. Nous avons intellectuellement, philosophiquement et spirituellement, les moyens de le saisir, de le dompter et de le traduire en faits tangibles. Cette capacité civilisatrice à faire commun est le Tout-Monde qu’Édouard Glissant aura su prolonger dans sa poétique engagée (Même s’il a toujours contesté le caractère militant de sa poétique littéraire).

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4 : Senghor, Liberté 3, Paris, Seuil, 1977, p. 283.

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